La Station — Gare des mines • Fanny Testas & Sonia Saroya | 2024-2025

Fanny Testas & Sonia Saroya | 2024-2026

01.01.24

L’installation Le sable se caractérise par sa capacité à s’écouler suit le cheminement d’un grain de sable. Entre enquête documentaire et dérive poétique, étude de terrain et fouille archéologique, ce récit de l’infiniment petit débute dans la forêt de Fontainebleau qui possède l’un des sables les plus fins du monde. S'inspirant des processus géologiques et industriels de transformation du sable, les artistes produisent des sculptures-outils sous forme d’enceintes et de mobilier qui dialoguent avec des éléments et des relevés issus de l’enquête. Ici, chaque élément tente à la fois de donner une voix à ce minéral aux multiples visages, comme un moyen de se raconter lui-même et de poser en filigrane la question de la gestion d’un bien commun devenu objet de spéculation. S’il a transformé le monde ainsi que nos façons d’habiter et de communiquer, son exploitation intensive entraîne sa raréfaction et incite à repenser nos futurs.

Sable, verre, céramique, électronique, acier, aluminium, éléments minéralogiques et documents

Collaborateur·ices : Sophie Argentin (céramique),
Simon Denise (métal),
Camille Jamain (traitement acoustique),
Clémentine Léon et Gautier Scerra de Service Local (graphisme),
Stéphane Pelletier de l'Atelier Gamil (verre),
Edouard Sufrin (électronique)


Production par
La Station — Gare des mines. Action financée par la Région Île-de-France dans le cadre de la bourse FoRTE, la Ville de Paris et le Centre National de la Musique (CNM).

Fanny Testas

Née en 1994, Fanny Testas vit à Paris et est artiste et curatrice indépendante. Elle co-coordonne la webradio Station Station depuis 2021 et est inscrite au Conservatoire de Pantin en classe d’électroacoustique depuis 2020. Après avoir étudié les arts plastiques à l’Université Paris 8, Fanny explore les pratiques de l’exposition à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. À travers ses projets artistiques et curatoriaux, elle est engagée dans le partage des savoirs et pratiques, la collaboration et l’équité.

Que ce soit dans ses pratiques artistiques ou curatoriales, Fanny travaille souvent autour du médium son et de l'écoute. Elle cherche à questionner, via le sonore, nos rapports à nos environnements à l’ère de l’anthropocène ou du Chthulucène défini par Donna Haraway. Elle pense le sonore comme outil d’expression et de création au service du commun. Ainsi, lors d’enquêtes de terrain et dans un postulat démocratique, elle tend son micro à tous·texs afin de récolter voix et objets sonores, matière première de ses installations, créations sonores et documentaires radiophoniques. Elle expérimente différents dispositifs d’écoute et explore comment donner à entendre au sein d’une exposition.

Ces dernières années, elle a construit en collaboration avec d'autres artistes des dispositifs qui stimulent les rencontres et dialogues, tels le chariot de diffusion et enregistrement sonore la <em>Caravane des anamnèses</em> avec Lola Barrett (2021, Liège et Herstal, Belgique, bourse Un futur pour la Culture du ministère de la Culture belge) ou l’installation d’écoute des paysages sonores aquatiques <em>Hors flow</em> avec Lola Barrett et Joanne Samson (2021, Résidence de recherche et production Station Flottante du Collectif MU sur l'Urban Boat, Oise, France / 2021, Musée de l’éphémère d’Herstal).

En parallèle, elle curate plusieurs expositions dont en 2023 L’horizon des événements, un cycle autour des liens entre l’art et la science-fiction - présentant trois solo shows des artistes Vava Dudu, Fanny Taillandier et Lola Barrett à l'Institut français Berlin.

Sonia Saroya

Après une licence et un master Média, Design et Art Contemporain à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, Sonia Saroya développe un univers fragile et discret où les paysages, les environnements souterrains, industriels ou naturels résonnent avec des questionnements issus des sciences humaines, de la philosophie et des technologies low-tech. Son travail est constitué d’installations qui se situent à la frontière de la sculpture, des arts numériques et sonores. Elle crée des sculptures sonores mêlant façonnage de bijouterie et circuit électronique ainsi que des dispositifs sonores autonomes, sorte d'œuvre-outils, permettant de créer parcours et balades sonores. Ainsi, elle cherche à questionner les paradoxes de nos sociétés contemporaines tout en reconsidérant nos possibilités d’action et nos savoir-faire.

Sonia Saroya s’implique aussi dans l’organisation de projets collectifs indépendants. En investissant des lieux en marge, elle explore des manières de déconditionner l'expérience à l'œuvre, au lieu, tout en interrogeant les rapports artistes/publics. En parallèle, elle défend l’accessibilité de ses pratiques en partageant réflexions, techniques et outils lors de missions d’enseignement.

À Fontainebleau, le sable s’est formé il y a plus de trente millions d’années, sous une mer aujourd’hui disparue. Cristallisé sous la forme du quartz, il vibre dans nos montres et mesure le temps, comme un sablier sans fin ; transformé, il devient verre, béton, écran, formant ainsi le ciment à la fois imperceptible et omniprésent de notre modernité. À tel point que ce sable vient à manquer, provoquant trafics et conflits. 

Avec l’installation « Le sable se caractérise par sa capacité à s’écouler » (présentée du 16 au 19 juin 2026 à La Station — Gare des Mines), les artistes Fanny Testas et Sonia Saroya mènent une archéologie sensible de cette histoire minérale, des carrières industrielles à l’atelier de l’artisan·e, des mines ukrainiennes à la silice des astres, du crépitement des fours au chant des dunes, qu’elles amplifient et donnent à entendre dans une composition sonore et des sculptures-outils sous forme d’enceintes et de mobilier invitant à l’écoute.

Comment en êtes-vous venues à vous intéresser au sable, un matériau omniprésent mais invisible ?

Fanny Testas : C’est exactement ce paradoxe qui nous intéressait. Le sable est le troisième matériau le plus utilisé au monde, et le premier solide après l’eau et l’air. Il est présent partout autour de nous mais invisibilisé, soit à une échelle très réduite, soit transformé dans d’autres matériaux : verre, aluminium, béton, composants électroniques, peinture, dentifrice… Soit à peu près dans chacun des éléments qui composent notre quotidien.

Nous voulions mettre en lumière ces processus de fabrication et revenir à l’origine minérale et organique de nos constructions ou appareils digitaux que l’on a un peu perdue de vue. Nous avons aussi vu un documentaire sur la raréfaction du sable qui a ouvert des questionnements écologiques et géopolitiques. Le sable nous a servi de prétexte pour explorer une multitude d’endroits, de l’échelle locale avec la forêt de Fontainebleau jusqu’au niveau cosmique avec la silice qui compose les astres.

Sonia Saroya : Cet intérêt vient aussi du terrain : cela fait une dizaine d’années qu’on explore des paysages en Île-de-France, notamment d’anciennes carrières de calcaire et de sable. Ces endroits ont quelque chose à la fois effrayant et attirant, proches géographiquement et dépaysants dans les imaginaires qu’ils convoquent. Visiter ces friches, c’est comme pénétrer dans la folie des humains, ces êtres qui ont creusé la terre pour pouvoir construire au-dessus. Toutes nos villes reposent sur des sous-sols qui sont creux ; il y a une forme de vertige dans cette idée.

Pourquoi avoir choisi Fontainebleau comme terrain de recherche pour ce projet, et qu'y avez-vous fait concrètement ?

Sonia : Fontainebleau possède des sols très particuliers. Il y a plus de trente millions d'années, cet endroit était recouvert par une mer, d'où ces dépôts de quartz transformés en sable d'une finesse exceptionnelle, parmi les plus fins au monde, à l'origine du développement de toute une industrie verrière de précision : optique, observation astronomique, lunetterie. C'est un site géologiquement rare. On y trouve également des traces préhistoriques, des gravures dissimulées sous la roche, témoins d'un lien entre l'homme et ce matériau qui n'a cessé d'évoluer, de la construction au geste rituel ou poétique. 

Fanny : Nous nous y sommes rendues à plusieurs reprises pour documenter ce paysage : photographies, prises de son, scans de roches aux textures remarquables. Nous en avons tiré des palettes chromatiques, allant de blancs purs à des noirs profonds, en passant par des dégradés de violet et de bleu d'une beauté presque irréelle, que nous avons ensuite retranscrits sur les céramiques. Je me souviens d'un jour où nous tentions des moulages en plâtre dans de vastes étendues sableuses. La pluie s'est mise à tomber, et nous voilà avec nos casseroles et nos pinceaux, comme sur un chantier de fouilles archéologiques, lorsqu'un dalmatien a surgi au milieu des dunes. La scène avait quelque chose de totalement surréaliste.

Le sable est au cœur de nos infrastructures et de nos écrans. Quelles sont les conséquences de son extraction à grande échelle ?

Sonia : Le sable existe sous plusieurs formes selon sa cristallisation : silice, silicium, quartz… La montre à quartz en est un bon exemple : le quartz vibre à une fréquence constante, ce qui permet de mesurer le temps. On calcule donc le temps grâce au sable, ce qui fait écho aux anciens sabliers. Ce qui est paradoxal, c’est que ce n’est pas le sable en général qui manque, mais le sable industriel : celui que l’eau a façonné, utilisable pour le béton ou les semi-conducteurs. Le sable des déserts, lui, est trop lisse pour ces usages. Des phénomènes alarmants apparaissent en conséquence : des conflits armés, des trafics… Il y a des îles qui s’effondrent littéralement sur elles-mêmes à cause de l’extraction sous-marine.

Fanny : Ce sont les mêmes dérives que pour les minerais des composants électroniques. Le béton et l’électronique sont au cœur des plus grosses problématiques géopolitiques mondiales : on est de plus en plus nombreux·ses, il y a de plus en plus de constructions et d’appareils digitaux, donc la demande ne cesse de croître. Les ressources minières ukrainiennes, dont ce sable prisé pour l’électronique, sont d’ailleurs devenues un des enjeux dans le contexte du conflit actuel.

Comment avez-vous donné corps à cette recherche dans l’installation “Le sable se caractérise par sa capacité à s’écouler” ? 

Sonia : L’idée était de traduire cette recherche en une composition sonore, pour en livrer le récit sans recourir aux mots. Trois enceintes ont été conçues à partir de matériaux dérivés du sable (verre, céramique, béton), comme autant de voix donnant à entendre des prises de son rassemblées au fil de ces deux années. Quelqu’un nous a confié avoir eu l’impression d’un documentaire muet. C’est assez fidèle à notre intention : proposer une forme abstraite, ouverte à l’imaginaire de chacun·e, tout en restituant de manière documentaire l’ensemble de la démarche de recherche.

Fanny : En plus des enceintes, nous avons composé un dispositif pensé pour favoriser l’immersion dans cet espace d’écoute : du mobilier, des tables de recherche présentant des éléments prélevés à Fontainebleau, ainsi que de la documentation visuelle sérigraphiée. Un ensemble modulable, adaptable selon les lieux, et amené à évoluer au gré de l’avancée de la recherche. Nous avons porté une attention particulière à la manière dont le public s’approprierait l’espace, avec l’envie de créer un espace accueillant et de multiplier les points d’entrée vers la recherche, qu’ils passent par le son, la matérialité des objets, ou des textes mis à disposition en libre accès, qui ont nourri notre travail.

Vous avez multiplié les collaborations artisanales pour ce projet. Qu'est-ce que la pratique manuelle vous a apporté que la recherche seule n'aurait pas pu vous donner ?

Fanny : Avoir les mains dans la matière rend tangible ce que la lecture ne fait qu’effleurer. Nous avons travaillé avec une quinzaine de personnes issues de champs très divers, de l’acoustique au soufflage de verre, en passant par le graphisme ou la céramique. Chacun·e a un rapport singulier au sable, ce qui enrichit le projet d’histoires et de savoir-faire spécifiques. C’est aussi une manière de prendre le contrepied des processus industriels que nous documentons : tous les objets sont façonnés à la main, donc uniques, même lorsqu’ils s’inspirent de formes industrielles, comme le mobilier métallique conçu par Simon Denise évoquant des convoyeurs de sable.

Sonia : Toute pratique manuelle convoque une forme d’intelligence du geste : une fois que celui-ci se met en place, le cerveau relie ce qu’il a lu ou entendu à ce qu’il commence à percevoir physiquement, la vibration de la matière, la temporalité propre au travail. C’est pour cette raison que nous aurions pu sous-traiter certaines étapes, mais ce n’était pas notre démarche : nous voulions accéder nous-mêmes à cette compréhension, demeurer dans le faire plutôt que de le déléguer. C’est aussi ce qui distingue l’artisan·e de l’ouvrier·ère industriel·le : le premier suit son ouvrage de bout en bout et y imprime quelque chose de lui-même. Pour moi, une installation est avant tout un support de récits, et celle-ci en porte plusieurs à la fois ; à travers l’ensemble de ces collaborations, c’est aussi une aventure humaine qu’elle raconte.

Quel rapport entretenez-vous avec le sable et les carrières à travers le son ?

Fanny : Avec Sonia, nous nous sommes rencontrées en études d’art à Paris VIII, avant de nous retrouver des années plus tard au conservatoire d’électroacoustique. C’est de là que vient cet intérêt pour le son et l’écoute : une manière de travailler par l’abstraction, de transmettre des ressentis sans jamais asséner de discours. L’électroacoustique repose sur l’idée que n’importe quel objet sonore peut devenir intéressant, du point de vue musical comme de sa texture ; et le sable, à cet égard, m’évoque énormément de choses.

Sonia : Le silicium en fait d’ailleurs partie : c’est l’un des matériaux à la base des composants électroniques qui ont rendu possibles les boîtes à rythmes, les bruits blancs qu’on retrouve un peu partout, à la radio, à la télévision. C’est un son qui nous accompagne au quotidien, à tel point qu’on ne l’entend plus. À titre plus personnel, mon intérêt pour le son est aussi né en visitant des espaces souterrains, où la moindre goutte d’eau qui résonne fait tout basculer. Il y avait ce désir de recréer cette expérience.

Fanny : J’aime aussi l’idée que les humains préhistoriques allaient dans les grottes pour leur acoustique particulière, pour chanter, jouer de la musique et transmettre des messages. C’était souvent des rochers dans lesquels on peut se lover, comme un refuge. Ces gestes longs permettent une forme d’attention, d’immersion dans un environnement sonore particulier. C’est un motif que l’on retrouve dans notre propre travail : dans l’atelier de verre, par exemple, le bruit du four formait une toile de fond sonore permanente. La composition de l’installation est nourrie de tous ces enregistrements de terrain. À l’écoute, cela paraît abstrait, mais c’est tout notre travail qui s’y trouve condensé.

Qu'est-ce que le chant des dunes, et qu'est-ce que son écoute ouvre comme rapport à notre environnement ?

Sonia : Le chant des dunes est un phénomène audible dans certains déserts, produit par le glissement du sable : ce roulement génère des fréquences qui se traduisent par des bourdonnements graves, presque musicaux. Pour nous, c’est l’horizon du projet : aller enregistrer ces sons produits naturellement, quitter la carrière et l’industrie pour retrouver le sable dans son état le plus brut.

Fanny : Nous sommes tombées sur ce phénomène au fil d’un ouvrage scientifique, et ce fut une vraie révélation. Ce minéral a évidemment une incidence sonore, mais celle-ci reste le plus souvent inaudible à l’oreille humaine, alors que le chant des dunes, lui, est suffisamment puissant pour se faire entendre. Les Berbères y voyaient une dimension mystique, et les explorateur·rices qui en ont fait l’expérience la décrivent comme quelque chose qui les transportait.

Sonia : Il y a quelque chose d’assez beau, et qui dépasse largement le sujet du sable, dans cette image d’une multitude engendrant un phénomène commun : l’action d’un ensemble fait surgir du bruit là où régnait, à l’origine, le silence.

Entretien : Bettina Forderer

Collaborateur·ices : Sophie Argentin (céramique), Simon Denise (métal), Camille Jamain (traitement acoustique), Clémentine Léon et Gautier Scerra de Service Local (graphisme), Stéphane Pelletier de l'Atelier Gamil (verre), Edouard Sufrin (électronique)

Exposition conçue dans le cadre de la résidence des artistes Fanny Testas & Sonia Saroya soutenue par la bourse FoRTE Île-de-France, avec le soutien du CNM et la Ville de Paris. Production La Station — Gare des mines.